Denis Marquet, philosophe
"Il faut penser avant d’agir. Quoi de plus évident ? Et pourtant, voilà
la plus terrible de nos idées reçues, une conception de l’action source
d’actes stériles, voire meurtriers.
Quelle est cette conception ? Pour agir, penser :
d’abord se faire une idée de ce qu’on veut atteindre, et l’ériger en
but ; ensuite, se représenter les moyens pour atteindre ce but.
Cela ne va-t-il pas de soi ? Regardons de plus près. Si
agir, c’est réaliser une idée, il y a toujours une pensée qui précède
l’action et lui sert de guide. L’action n’a pour vocation que de
répéter l’idée. Le critère : la perfection. L’acte parfait est celui
qui reproduit de manière absolue l’idée posée en modèle. La réalité,
alors, est sommée de n’être qu’une imitation de nos représentations
mentales. Nous ne tolérons plus l’adversité, l’altérité, tout ce qui
nous échappe : l’événement, toujours imprévu, autrui, toujours
imprévisible... Et enfin la vie, qui transcende infiniment nos projets
et nos projections. Si agir, c’est réaliser une idée, tout ce qui fait
que la vie vaut d’être vécue, les surprises, l’inattendu, la grâce qui
surgit sans crier gare, devient imperfection insupportable, un obstacle
à abattre. Le réel est devenu l’ennemi, qu’il faut réduire à nos fins,
soumettre à notre idée. Nous sommes en guerre. L’action, alors,
signifie : guerre de l’Idée contre le Réel ; guerre de l’homme contre
la Vie.
Ainsi Staline, en 1929, décide-t-il de réaliser l’idée
communiste. Ce qui est hors de cette idée est une menace, qu’il faut
détruire. Plusieurs millions de koulaks, paysans propriétaires, sont
tués ou déportés. De même, les Juifs, les Tziganes, les malades
mentaux, sont hors de l’idée que se font les nazis de l’humain.
L’histoire des totalitarismes au vingtième siècle est
celle d’une humanité qui s’est donnée pour tâche de réduire le réel à
une idée. Aujourd’hui - manipulations génétiques, clonage... -, c’est
la Nature que l’homme veut modeler à son idée.
La Nature, et l’homme lui-même. Quelles seront les tragédies du 21eme siècle ?
Mais alors, y a-t-il une autre manière de concevoir
l’action ? Oui. Non pas penser avant d’agir, mais être pleinement
conscient pendant que l’on agit. Qui séduira sa belle, de l’amoureux
craintif qui a passé des heures à préparer ses beaux discours, ou de
celui qui laisse jaillir les mots et les gestes du fond de son désir ?
Ce dernier n’est pas guidé par une idée pensée dans le passé ;
entièrement présent, il voit, il entend, il sent, il ressent : il est
conscient, c’est-à-dire disponible. Et doublement : à la situation,
changeante, imprévisible ; et à lui-même, à l’inspiration qui jaillit
du fond le plus vrai de lui-même. De même, un véritable artiste ne
pense pas son œuvre avant de la faire ; il agit, et découvre son œuvre
en l’exécutant. Il se laisse surprendre. L’obstacle, la résistance,
sont pour lui des opportunités de création. Il est en dialogue avec le
Réel, disponible à l’inspiration qui se donne. Cela ne veut pas dire
que l’action ne requiert pas une préparation ! Mais ce n’est pas
préparer l’action : c’est se préparer à l’action. Le peintre zen, avant
de peindre, attend ; il médite. Pense-t-il à son œuvre ? Non ! Il se
rend disponible, au monde et à lui-même, et à l’énergie qui le saisira.
Se préparer à l’action, c’est se préparer à la spontanéité. C’est une
discipline intérieure, mais elle nous ouvre, au plus profond de
nous-mêmes, aux sources de l’acte juste : affirmation, création,
dialogue avec la vie."
Denis Marquet, in Les nouvelles Clés