"... tandis que Lévine se délecte de cet oubli dans le mouvement qui rend le plaisir de faire merveilleusement étranger aux efforts de la volonté.
Ainsi en va-t-il de bien des moments heureux de notre existence. Déchargés du fardeau de la décision et de l'intention, voguant sur nos mers intérieures, nous assistons comme aux actions d'un autre à nos divers mouvements et en admirons pourtant l'involontaire excellence. Quelle autre raison pourrais-je avoir d'écrire ceci, ce dérisoire journal [...], si l'écriture elle-même ne tenait pas de l'art du fauchage ? Lorsque les lignes deviennent leurs propres démiurges, lorsque j'assiste, tel un miraculeux insu, à la naissance sur le papier de phrases qui échappent à ma volonté et, s'inscrivant malgré moi sur la feuille, m'apprennent ce que je ne savais ni ne croyais vouloir, je jouis de cet accouchement sans douleur, de cette évidence non concertée, de suivre sans labeur ni certitude, avec le bonheur des étonnements sincères, une plume qui me guide et me porte.
Alors, j'accède, dans la pleine évidence et texture de moi-même, à un oubli de moi qui confine à l'extase, je goûte la bienheureuse quiétude d'une conscience spectatrice."
Muriel BARBERY, in L'élégance du hérisson
En faisant hier un "grand classement d'été", j'ai retrouvé cette bien jolie phrase notée un sur un des petits carnet Moleskine ou Muji que j'ai toujours sur moi :
"Aujourd'hui je n'ai rien fait, mais beaucoup de choses se sont faites en moi".
Grâce à Google, j'ai même retrouvé l'auteur : Roberto Juarroz - Treizième poésie verticale.
... et ce matin je fais le lien ... ou devrais-je écrire : le lien "se fait" ?
Rédigé par: Pierre Clause | 04 août 2009 à 03:58